vendredi 16 novembre 2007

Charles Juliet, Jean Reverzy


Tout écrivain aux prises avec des exigences irréductibles, vit jusqu’au déchirement cet asservissement aux puissances du langage qui conduit logiquement à contester ces mêmes puissances, à refuser une victoire verbale où l’être ne puise aucune certitude. Ainsi, à flanc d’abîme, cet homme se penche sur le miroir déformant des phrases et déchiffre les questions qui le taraudent : qui suis-je ? qui serai-je dans cinq, dix-mille mots ? puis-je écrire en préservant mon intégrité ? la littérature ne peut-elle être à la hauteur du besoin qu’on en a ? une œuvre issue du désespoir, nostalgie du silence, doit-elle rechercher conséquemment autre chose que l’échec e le silence ? brandir une fiction face à la mort, est-ce opérant , est-ce suffisant ? peut-on mourir dans sa mort ?…

Mallarmé avait retenu pour titre d’un possible ouvrage : Somptuosité du néant, et Flaubert voulait « un livre sur rien ». Dans son désir de devenir chose pour n’avoir plus à souffrir, Reverzy voudrait élaborer un livre ayant pour sujet un homme seul dans une pièce noire, ne bougeant pas, ne pensant pas, ne ressentant rien. Projet impossible à réaliser, mais révélateur de sa volonté de s’établir dans le néant, afin de n’être plus soumis à la constante menace de la mort .

[ …]

S’anéantir, c’est se livrer au pouvoir de néantisation du langage. En effet, on peut considérer d’une certaine manière que la chose meurt dans le mot qui la nomme, et que celui-ci vient se substituer à ce dont il est le résidu. Le langage abolit ce qu’il désigne, rend compte en supprimant, confère l’existence en faisant disparaître au préalable cette existence. Il auréole d’absence la présence qu’il fait naître, ne prête vie que pour infliger la mort.
« Le point final n’était d’ailleurs pas une récompense ; au-delà, la vie physique se poursuivrait : l’être conditionné, créature de réflexes, survivrait à la mort de cet autre, le vrai, anéanti, exprimé, éparpillé sur les pages . »

[…]

Selon ce qu’on lui demande, selon le rapport qu’on entretient avec lui, le langage est à même d’assumer des fonctions opposées.
Il peut être le moyen par lequel on s’emploie à conquérir la mort, et à l’inverse, celui qui permettra de s’établir en son au-delà.

Printemps 1958 .



Jean Reverzy, L’Echoppe, 1992, p.18-21